Parlez-vous français ?
Aujourd’hui, dimanche 20 mars, c’est la journée mondiale de la francophonie. Bonne fête donc à tous les francophones, qu’ils soient experts de la langue de Molière ou non
La francophonie, c’est sympa. Il y a des millions de francophones sur cette planète, pas seulement en France, en Suisse ou au Canada, mais un peu partout comme dans de nombreux pays d’Afrique et ailleurs encore. Je ne connais pas les études qui sont faites sur la francophonie dans le monde, c’est pourquoi j’ai commandé le livre intitulé La Francophonie dans le monde
. Je ne sais pas ce que ça vaut, mais bon, si je ne lis pas, je ne le saurai jamais.
En ce qui concerne la francophonie en Suisse, il se passe un phénomène étrange. Souvent, il m’arrive de discuter avec des personnes qui ont entre 35 et 45 ans. Une fois, la conversation a tourné sur l’orientation linguistique de la Suisse. Selon ces personnes, la Suisse serait sur le chemin d’une germanisation inévitable. En gros, au revoir les trois minorités linguistiques - même si le Romanche semble avoir bel et bien disparu. Ca ne se ferait certainement pas en une dizaine d’années, mais ça pourrait arriver. Quand on y réfléchit, c’est pas idiot, cette histoire de changement sous forme de mutation monolinguistique. Il y a quelques années, si j’avais connu la Suisse et que j’avais eu une barbe assez longue pour être crédible, j’aurais certainement tenu le même discours que ces gens.
Seulement voilà , ce n’est pas ce qui semble se passer réellement. Selon des études menées par le département linguistique de l’université de Fribourg (CH, évidemment), il y a effectivement une évolution vers une nation helvétique unilingue, seulement, ce n’est pas autour la langue suisse-allemande que cette mutation semble s’articuler. C’est plutôt de la langue de Shakespeare dont il s’agit.
Etrange, non ? La Suisse n’a pas de passé colonial en tant que pays colonisé, ni colonisateur, ce n’est pas un refuge pour anglophones et l’anglais n’est pas une langue officielle dans ce pays. Pourtant, c’est ce qui est en train de s’opérer. Les raisons commencent à se faire sentir évidentes ces temps-ci. Quelle est la langue qui prime sur toutes les autres en Suisse ? Le suisse-allemand, ça ne fait nul doute. Pourquoi ? Parce que Berne et Zürich sont des pôles stratégiques des décisions fédérales. Mais ce n’est pas suffisant pour un tel monopole. Géographiquement, la partie alémanique est la plus importante, du coup, c’est plutôt inévitable.
Quoi qu’il en soit, l’anglais gagne du terrain. On aimerait bien savoir pourquoi, hein ? C’est dû, d’une part, au refus des minorités de se faire avaler par le suisse-allemand. Mais c’est léger comme explication. Disons qu’il s’agit d’une sorte d’écho à la politique alémanique : les cantons alémaniques ont décidé (pas tous, mais certains) de recaler l’apprentissage du français au rang de seconde langue étrangère, en lui préférant l’anglais. Mettre l’anglais en seconde place, ça veut dire quoi, concrètement ? Ca veut dire s’ouvrir sur l’extérieur en favorisant les rapports internationaux plutôt que les rapports intercantonaux, ce qui risque de compliquer les rapports internes. A ma connaissance, cette initiative n’est pas réciproque dans les cantons francophones. Sachant que cette mesure sera mise en application pour la rentrée d’août prochain, ce n’est pas ça qui fait que l’anglais prend de l’avance.
Alors c’est quoi ? C’est tout simplement parce que les francophones et italophones sont de moins en moins motivés par l’apprentissage de l’allemand, d’autant plus que l’allemand à l’école n’a pour ainsi dire aucun rapport avec le suisse-allemand, parlé dans le pays. Et puis, le “suisse-allemand”, c’est vite dit. Il existe certainement plus de 50 dialectes relatifs au suisse-allemand. Autant dire que ce qui est appris à l’école ne sert que très peu (uniquement à l’écrit, finalement). Il est vrai que les enfants alémaniques apprennent l’allemand “standard” et savent en faire usage lorsque cela s’avère nécessaire, mais c’est quand même une langue étrangère pour eux (témoignage de professeurs de l’université de Fribourg). Du coup, on assiste à un phénomène de lingua franca dans les zones bilingues ou trilingues. C’est le cas à Fribourg (du moins à l’université) : j’ai souvent eu l’occasion d’entendre des francophones et des germanophones communiquer en anglais car leurs connaissances dans la langue de l’autre étaient trop maigres.
Les Suisses ont un pouvoir d’achat assez sympa, ce qui leur permet de voyager beaucoup, contrairement aux habitants des pays voisins. Du coup, apprendre les rudiments de la langue anglaise quand on veut voyager dans le monde entier, c’est un petit plus (avec des herbes). La Suisse est un pays qui attire les sièges des multinationales. Du coup, il est fréquent qu’une société qui s’installe en Suisse importe son personnel. La plupart du temps, il s’agit de sociétés américaines comme Philip Morris, dont le siège est à Lausanne, il me semble. Récemment, sur Google Suisse, on pouvait voir une offre de recrutement sur le centre Google de Zürich. La seule langue demandée était l’anglais.
Bref, on assiste lentement à une installation de l’anglais comme langue officielle de la Suisse. C’est un moyen pour les minorités de rejeter la suprématie d’une langue uniquement parlée - qui oublie souvent de laisser de la place aux langues minoritaires - sans refuser la communication. Le nombre grandissant d’étrangers dans ce pays force aussi une simplification de la communication. Même si la Suisse n’est pas officiellement membre de l’Union Européenne, elle reste géographiquement en plein milieu, alors forcément, c’est une plaque tournante au niveau linguistique.
25 mars 2005 à 13h06
Je décerne à ce billet la palme de la Chiantise Ultime 2005.
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25 mars 2005 à 19h13
Pas plus chiant que quelqu’un qui raconte ses entretiens d’embauche >
25 mars 2005 à 21h20
Sauf que les entretiens en question sont gratifiés de commentaires, eux. >
28 mars 2005 à 8h46
Bwahaha. Vu comme les Romands parlent le suisse-allemand, on est pas près de le parler par chez nous.
28 mars 2005 à 8h57
A part ça, il y a “toujours” eu beaucoup d’anglophones en suisse, des multinationales, vivant souvent en autarcie. Le phénomène n’est pas nouveau.
Et oui, on parle plus souvent anglais entre Romands et Suisse-Allemands, c’est vrai, c’est pathétique, mais en étudiant l’anglais deux ans, tu as le même niveau que si tu étudies l’allemand 5 ans. Idem pour le français. L’anglais est une langue facile pour tout le monde. Et les Suisses-Allemands parlent l’Allemand sous la torture uniquement, et seulement si tu t’acharnes. Si je parle allemand avec un Suisse-Allemand, il me répond en Suisse-Allemand, en français ou en Anglais.
Et oui, les slogans, les marques se teintent de plus en plus d’anglais, c’est “cool”, ça dispense de faire les pubs en trois langues, mais franchement, il n’y a pas de quoi se sentir menacés.
On demande l’anglais pour les multis, mais dans les boîtes suisses, on demande toujours deux langues nationales.
Oui, les “je download le soft et je te l’email en attachment” envahissent la francophonie, mais je me demande si à côté de ça, ça ne donne pas envie de préserver un “autre” français.
28 mars 2005 à 15h17
Attention, perso, j’ai pas parlé de menace. J’ai parlé d’évolution. Une évolution linguistique du genre, ça met quand même un certain temps à s’établir. Il y a forcément des gens qui tentent de préserver leur langue maternelle et c’est bien normale, mais tout est question d’orientation (pas de tendance, parce que la tendance, c’est passager). Mais si on prend l’exemple du romanche, (j’y tiens
), le fait qu’on le fasse figurer de moins en moins de façon officielle, c’est le faire disparaître volontairement.
C’est l’histoire de l’oeuf ou la poule, en gros : est-ce que l’on ommet volontairement le romanche parce que la communauté qui parle cette langue est extrêmement réduite ou est-ce que la langue disparaît parce que l’on force la communauté qui parle le romanche à s’adapter aux autres langues ?
Quand on peut entendre ou lire “je download le soft et je te l’email en attachment”, ça ne fait pas vraiment peur. Ce vocabulaire est passager. Ca fait des années, voire des siècles que les langues du monde entier se piquent des mots, mais seuls les mots qui s’avèrent indispensables restent. J’ai lu un livre assez intéressant sur ce phénomène, mais je me souviens pas du titre ni de l’auteur. La couverture était rose, en tout cas !
Je suis du même avis pour les Suisse-Allemands : il ne font pas d’efforts pour parler l’allemand. En fait, c’est comme les Catalans d’Espagne qui répondent en catalan quand on leur parle en castillan.