Désolé !

Y a-t-il pire que de se disputer avec la personne qui compte le plus pour soi (si l’on prend soin d’enlever de la liste toutes les catastrophes naturelles possibles, les catastrophes pas naturelles du tout, la faim dans le monde, la pauvreté, la mort, les agressions dans les ruelles sombres, les détours dans un magasin de fringues, les Long Island Ice Tea à CHF 20.-, la flemme, se faire engueuler par ses parents devant ses camarades de CE2 et ne pas avoir eu de rendez-vous avec un dentiste depuis ses 18 ans) ?


En fait, il y a sans doute quelque chose de pire, mais ça s’inscrit dans la scène “dispute avec ma chérie” : être persuadé d’avoir raison. On est tiraillé entre l’envie de reconnaître ses torts pour que tout aille mieux après et l’envie que l’autre accepte que l’on a raison de toute façon et qu’il ferait mieux de reconnaître ses torts à lui s’il veut que ça aille mieux tout de suite. Après, ça se corse un peu, si on veut, car il y a aussi la situation où l’on se dit que même si l’on se réconcilie, pour une raison précise, ça n’ira de toute façon pas comme on le veut. du coup, la boucle est bouclée et ça repart de plus belle (cette option est recommandée pour les longues soirées d’hiver, en plus c’est pratique, ça évite de faire la vaisselle pendant ce temps puisque de toute façon c’est à l’autre de la faire).

Il y a plusieurs types de disputes, mais ça n’est pas un problème puisque chaque type correspond à un motif bien précis. Ces motifs sont divers et variés et l’éventail disponible s’étoffe avec le temps, tout comme les couleurs des jeans, d’ailleurs. Si on y consacre quelque attention, on se rend compte que, cependant, ça manque d’originalité. Les nouveaux-nés en matière de raisons sont souvent des répliques bon marché des bon vieux tubes d’antan. C’est dans les vieux pots qu’on fait les meilleures confitures, comme on dit.

La dispute, c’est quand même un art, il faut bien l’avouer. La pratique de cette discipline s’articule en plusieurs phases. Il y a d’abord l’amorce, qui est clairement une attaque délibérée de sa face positive ou négative (comme je fais bien semblant d’avoir appris mon polycopié de linguistique générale par coeur, dis donc). En gros, ce qu’il faut retenir c’est qu’à la base, une soirée sympa se profilait mais l’autre en a profité pour tout foutre en l’air. C’est toujours pareil, de toute façon.
Ensuite vient la phase argumentative, ou le coup du “tu vois, avec toi, c’est toujours pareil, d’ailleurs j’ai un exemple”, ce qui mène assez rapidement à la phase suivante puisque l’autre ne trouve pas d’exemple probant. Vient alors la phase “noms d’oiseaux et insultes incisives” qui se caractérise par une augmentation accrue de l’amplitude acoustique. En s’entraînant bien on peut atteindre les 120dB, soit le stade où les voisins commencent à s’en mêler.
Après, on arrive au stade “bris des assiettes moches de ta mère” aussi connu sous le nom de “séance de test de la résistance du mobilier”. Cette phase est facultative et dépend grandement de l’environnement au moment de la performance.
Suit alors le moment de fatigue qui permet à un silence récupérateur de s’installer pour une durée variable qui, elle, dépend plutôt du moment de la journée. Une fois ce stade considéré comme suffisamment bénéfique à la récupération physique, les phases précédentes peuvent être répétées.
Une nouvelle phase facultative peut alors se présenter : la phase lacrymale. Elle mène souvent plus rapidement à la phase suivante que les précédentes.
Phase suivante : “finalement, j’ai peut-être pas si raison que ça, c’est sans doute probable que je sois effectivement le gros connard que l’autre me décrit”. Les deux parties s’accordent généralement sur une réalisation asynchrone de cette phase. Le plus courageux se lance et l’autre suit (savoir lequel des deux est le plus courageux peut ramener rapidement à la phase première… prendre garde). Une baisse de l’intensité acoustique se fait habituellement sentir lors de ce passage.
Peuvent s’en suivre un rapprochement physique et des regards plus souples, initiateurs de la phase “je suis désolé, tout est de ma faute”. Les deux parties font alors part de leurs excuses les plus superflues à l’autre tout en gardant à l’esprit que “oui, tu fais bien de t’excuser, parce que oui, tout est de ta faute”. Si cette dernière pensée s’intensifie, passer directement à la phase 2 sans passer par la case départ (et on se gardera bien de toucher 20 000, il s’entend).

La séance de pratique se conclue généralement par un accord mutuel des deux parties de se faire la guerre une autre fois, parce que c’est l’heure d’aller au lit.

Note : cette dernière phase ne s’applique pas lorsque la dispute se pratique dèjà au lit, auquel cas l’une des deux parties s’endort comme une masse, laissant l’autre la maudir la nuit durant, lui permettant ainsi d’échaffauder des plans de torture pour le lendemain matin plus cruels les uns que les autres parce que s’endormir en pleine dispute, c’est vraiment ta grande habitude, d’alleurs, j’ai un exemple… ;)

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